Tout le monde connaît la sensation réconfortante de manger son plat préféré le soir, en rentrant après une longue journée de travail. Pour certaines personnes, ce sera un bol de soupe chaude quand pour d’autres, leur choix se portera sur une grande assiette de pâtes généreusement recouvertes de fromage râpé. En général, ce sont des aliments simples, faciles et rapides à préparer qui nous rappellent notre enfance et nous apportent un sentiment de sécurité. Les personnes neuroatypiques (autisme, TDAH…) ayant souvent des particularités sensorielles, la consommation de ces Comfort Foods est chez celles-ci bien plus fréquente. Et il n’est pas rare de les voir faire une véritable fixation sur un plat qu’elles mangeront tous les jours pendant des semaines, voire des mois![1] Chez les personnes autistes et TDAH, le fait de consommer un aliment connu permet de réduire l’appréhension au moment de devoir choisir quel plat cuisiner et réduire les chances qu’après une heure à ouvrir tous les placards, la personne ne se décourage et décide de ne finalement rien manger. Cela réduit aussi le stress de l’imprévu: quel goût et texture aura le plat? A force de cuisiner toujours la même chose, on arrive avec un peu de pratique à obtenir un résultat relativement stable et prévisible. Manger la même chose tous les jours apporte donc la facilité et la sécurité d’une routine. Sans compter que faire les courses prend du temps et peut aussi être source de stress, même avec une liste de courses en main.
Les personnes TDAH, ayant un taux de dopamine et de noradrénaline variables, ont aussi souvent besoin de petits snacks pour ajuster leurs taux. Vous savez, le petit encas sucré de minuit pour clarifier un esprit embrouillé par des idées qui s’enchaînent sans discontinuer… ^^’ Les personnes autistes quant à elles aiment prendre leurs repas à des horaires fixes car cela correspond à leur besoin de prévisibilité. Certaines iront même jusqu’à ne consommer certains aliments qu’à un certain endroit ou selon les évènements qui se sont déroulés dans la journée. Il reste aussi la question de la faim qui n’est pas toujours bien ressentie et qui poussera certaines personnes à jeûner jusqu’au moment où la sensation de privation sera extrême. Cela peut augmenter le risque qu’un individu se rabatte dans l’urgence sur des aliments ultra transformés et peu nutritifs (chips, gâteaux industriels…). Il n’est pas rare non plus que ces personnes réduisent leur choix en matière de couverts par rapport à leur forme et la sensation tactile qu’ils provoquent, autant dans la main qu’au contact en bouche. Le fait de devoir faire la vaisselle peut aussi avoir un impact sur ce qui sera consommé: certaines personnes ne se sentiront pas capables de nettoyer trois casseroles et trois poêles, plus les assiettes, les couverts, les verres, le plan de travail, le sol, la cuisine.… Une liste de tâches qui leur paraîtra sans fin et qui les poussera souvent à préférer se réchauffer un plat au micro-ondes que de se lancer dans une aventure culinaire trop fatigante. ^^
MANGER NE SE LIMITE PAS AU GOUT

Il est certain que l’action de manger active les cinq sens du corps humain et que choisir des aliments connus peut réduire le stress de façon significative, surtout pour des personnes hypo ou hypersensibles à certains stimulus. Chaque personne étant différente, il est nécessaire de s’adapter à chaque cas et, dans le cas de jeunes enfants, prendre le temps d’introduire de nouveaux aliments progressivement lors de l’apprentissage du goût.
1 — La vue.
Avant même de porter la nourriture à notre bouche, nous la savourons d’abord avec les yeux. Si le plat n’est pas appétant, nous aurons une appréhension qui affectera notre expérience gustative. Il arrive que les aliments qui se touchent dans l’assiette soient un frein pour de nombreuses personnes. Les personnes TSA notamment aiment les choses organisées et un mélange peu harmonieux peut les perturber. Il peut être utile de se procurer des assiettes compartimentées ou des séparateurs pour faciliter la séparation de chaque aliment. Il est aussi important que noter que l’endroit où l’on mange a tout autant d’impact que ce que l’on mange. Une salle de restaurant avec du personnel constamment en mouvements ou des lumières vives peuvent perturber la prise du repas chez les personnes neuroatypiques: un enfant TSA pourra ressentir l’atmosphère d’une façon pesante quand un enfant TDAH aura au contraire trop de stimulations qui détourneront son attention de son assiette.
D’un point de vue neurotypique, les aliments sont généralement classés par groupes: par exemple, les spaghettis et les coquillettes sont indifféremment des pâtes.[2] Mais une personne neurodivergente verra des formes différentes et utilisera donc un classement plus précis, puisque la forme influencera inévitablement la sensation perçue par les autres sens. Certaines personnes auront besoin de couleurs vives quand d’autres préfèreront des teintes plus uniformes et neutres.
2 — L’odorat.
Le seuil perceptif de l’odorat étant différent chez chaque personne, il est possible que trop d’odeurs qui s’assimilent entre elles (épices, ail, produits fermentés…) puissent amener à mal différencier les ingrédients composant le plat. Si le repas est pris en extérieur, l’environnement peut aussi rendre l’indentification plus difficile: odeurs de plantes ou fleurs, parfums des autres personnes présentes, odeurs des plats des tables voisines en salle de restaurant…
3 — L’ouïe.
L’environnement est le principal problème ici surtout si le nombre de convives est important. Mais en dehors des nuisances extérieures, il peut être difficile pour des personnes qui ne sont pas hypersensibles de comprendre que les couverts font aussi du bruit quand on est seul et que chaque aliment produit lui aussi son bruit propre. Certaines personnes n’aimeront pas entendre le bruit d’une biscotte craquer dans leur bouche (ou celle des autres!) par exemple.
4 — Le toucher.
Le choix des couverts prend toute son importance ici car on le sent constamment dans la main aussi bien qu’en bouche. Certaines personnes feront parfois des associations qui pourront paraître bizarres mais qui finalement ne sont pas si problématiques: ne vouloir boire que dans un mug précis, utiliser une fourchette pour manger un yoghourt, associer la couleur d’un plat à celle d’une assiette… Le choix des ingrédients, leur préparation et leur temps de cuisson influeront sur la texture qui pourra passer de tout à fait satisfaisante à tout à fait détestable à cause d’un simple changement au cours d’une de ces étapes. Parmi les textures souvent rejetées, nous retrouvons le gluant, le filandreux et le grumeleux. Les mélanges de textures peuvent aussi être très désagréables en bouche (morceaux dans un corps crémeux comme une purée de pommes de terre mal moulinée, mi-cuits comme un œuf au plat croustillant dessous et gluant sur le dessus…).[3]
Le siège, la table et la position de la personne peuvent avoir un impact sur le bon déroulement du repas. Les personnes TDAH ont parfois du mal à rester assises trop longtemps et préfèreront peut-être des positions plus confortables pour elles. Certains sièges pourront être trop rigides et nécessiteront des coussins pour une assise plus agréable. Il est important d’identifier ce qui pourrait présenter un stress potentiel en dehors de la nourriture elle-même.
5 — Le goût.
Goûts difficiles à définir à cause d’un mélange trop important de saveurs ou au contraire recherche de goûts forts comme le salé, le piquant, l’acide… Le goût d’un aliment peut aussi changer de manière significative selon la température à laquelle il est servi. Et bien sûr, comme tout le monde, chacun a des plats dont il raffole et des plats qu’il déteste. =)
DE LA POPULARITE DES ALIMENTS BEIGES

S’il y a bien une catégorie d’aliments que la plupart des personnes neuroatypiques adoptent, c’est bien celle des “aliments beiges”. On les appelle ainsi parce qu’ils englobent tous les aliments qui prennent plus ou moins cette coloration: pâtes, pommes de terre, pain, nuggets, biscuits… Leur aspect, leur odeur et leur goût sont suffisamment stables et neutres pour pouvoir se risquer à les commander à la table de n’importe quel restaurant, sans avoir de trop mauvaise surprise. Bien que le goût et la texture puissent légèrement varier, la base reste relativement connue. Et ces aliments se mélangent particulièrement bien aux autres. Le cliché de l’enfant TSA qui ne mange que des nuggets de poulet et des frites se révèle dans le fond plutôt réel. Il est cependant possible d’élargir la palette d’aliments considérés comme “sûrs” en respectant les mêmes critères et en testant de petites nuances.
Mais une alimentation riche en féculents peut apporter des soucis au niveau digestif, de part leur fermentation, et d’autant plus chez des personnes neuroatypiques souffrant très souvent de problèmes gastriques et/ou intestinaux. Les aliments industriels peuvent aussi être plus gras, plus difficiles à digérer et entraîner d’autres problèmes de santé. De part la restriction volontaire du régime alimentaire, il n’est pas rare de voir apparaître des carences en divers nutriments et des supplémentations peuvent alors se révéler nécessaires. Il est donc important d’apprendre à réintroduire par moments certains aliments essentiels ou alors chercher à se composer un plat unique mais complet qui pourra couvrir les besoins de l’organisme. Mais les hyperfixations alimentaires n’étant pas forcément volontaires, cela n’est pas toujours simple à mettre en place. Un autre danger est la surconsommation de produits ultra transformés, tant leur aspect et simplicité d’accès les rendent faciles à consommer. Les études détectent sans cesse de nouveaux composants à risques dans les produits industriels et leur forte teneur en glucides et lipides peuvent vite les rendre addictifs, surtout auprès des enfants et des personnes TDAH chez qui elles provoquent le pic de dopamine tant recherché.
QUELLES SOLUTIONS ADOPTER POUR AMELIORER L’ALIMENTATION?

La première chose sera de comprendre que non, ces choix ne sont pas forcément un caprice, mais bien un vrai problème sensoriel. Si une base de féculents est bien tolérée, elle pourrait servir de base comme dans les cuisines méditerranéennes ou asiatiques, qui utilisent souvent une base de riz ou de blé complémentée par des protéines et des légumes. L’introduction d’un nouvel aliment doit se faire progressivement et sans forcer. Il est important de commencer par présenter l’aliment dans l’assiette, si possible en plusieurs exemplaires, afin qu’il puisse être observé, touché et senti. On observe souvent les enfants TSA examiner chaque aliment jusqu’à en choisir un qui leur semble plus sûr que les autres et tenter alors de le goûter. S’il est rejeté une première fois, il faudra retenter un essai plus tard et renouveler l’opération autant de fois que nécessaire. Au fil du temps, cette présentation deviendra une routine rassurante. Le choix d’un aliment présentant des similitudes (couleur, odeur, texture…) avec un aliment déjà accepté augmentera les chances de succès.
Et si tout a déjà été tenté, ne pas oublier que les goûts alimentaires évoluent aussi avec l’âge et qu’un sujet d’intérêt peut aussi pousser une personne à vouloir découvrir un aliment. Un enfant refusant de manger de la viande pourra très bien désirer le faire s’il se passionne plus tard pour la préhistoire et cherche à imiter ce qui l’intéresse tant.[4] Il peut être intéressant de lui montrer ce que mangent ses héros de dessins animés préférés pour qu’il veuille lui aussi y goûter. Sans oublier que la variété actuelle permet de trouver les mêmes fruits et légumes de plusieurs couleurs différentes.
Il est aussi évident que le contrôle de l’environnement facilitera beaucoup les choses. Un lieu calme, avec des stimulus réduits, permet de se concentrer davantage sur ce qui se passe au niveau gustatif, et d’éviter d’associer un goût nouveau à une expérience stressante ressentie à un l’instant T. Un repas en petit comité, des lumières tamisées, peu de bruit et bien entendu pas d’écrans aideront à assurer un sentiment de confort. Utiliser les assiettes, verres et couverts préférés devrait également renforcer le sentiment de confiance. Il est aussi possible d’essayer de servir le plat à différentes températures et pourquoi pas, en association avec une sauce appréciée pour augmenter les chances de succès! 😀
Finalement, nous voyons ici que les difficultés à se nourrir rencontrées par les individus neuroatypiques ne sont pas si différentes de celles des autres personnes. Les problèmes sensoriels et le besoin de prévisibilité (ou de changement pour les TDAH!) en sont les causes principales et nécessitent des adaptations que l’ont peut aussi rencontrer chez les personnes sujettes aux allergies ou intolérances alimentaires. Et qui n’a pas tendance à trier les petits morceaux qu’il n’aime pas dans un plat, sans pour autant passer pour une personne qui fait la difficile? Après tout, les Picky Eaters[5] sont loin d’être tous neuroatypiques et les neuroatypiques sont des humains avant tout. 🙂
NOTES ET REFERENCES
Cliquez sur les chiffres pour reprendre la lecture où vous l’avez laissée…
[1] En général, cela finit par changer au bout d’un moment. Et la transition de passage d’une comfort food à une autre peut être difficile à vivre: rien n’est bon, rien ne réconforte, vais-je me laisser mourir de faim si je ne retrouve rien? XD
[2] Du point de vue d’un individu français qui ne fait pas des pâtes une religion comme nos voisins italiens bien entendu. ^^
[3] Moi par exemple, j’ai HORREUR du pain qui a gonflé, trempé dans un liquide. J’aurais sûrement éprouvé des difficultés à me nourrir au Moyen-Age, époque durant laquelle l’unique repas de certaines classes sociales se limitait une soupe chaude servie sur des tranchoirs de pain, qui s’en imbibaient pour constituer un repas plus consistant. ^^’
[4] Comme moi qui adore la série Columbo: j’ai tendance à me nourrir exclusivement de Chili pendant mes périodes de visionnage et mon estomac n’aime pas trop ça.^^
[5] Un terme employé pour désigner les personnes, souvent des enfants, qui sélectionnent avec une précaution particulière les aliments qu’il choisissent de consommer.