Contrairement à la majorité des séries américaines qui nous font suivre les enquêtes d’une équipe de policiers sur la piste de criminels, Dexter nous propose de suivre l’histoire du point de vue opposé. De jour, Dexter Morgan travaille comme expert médico-légal pour la police de Miami mais la nuit, il devient un tueur froid et très efficace dans la traque des tueurs en série. Cependant, si l’on nous présente cet antihéros comme un psychopathe dénué de toute émotion, il devient vite évident que le cas de Dexter est bien plus complexe et ressemble à un curieux mélange de psychopathie, de traits autistiques et de stress post-traumatique.
DES SOUVENIRS D’ENFANCE POUR LE MOINS TRAUMATISANTS

Quand la série cherche à expliquer comment Dexter est devenu un tueur en série, nous apprenons qu’à l’âge de trois ans il a été témoin de la mort de sa mère, Laura Moser, assassinée devant ses yeux(et ceux de son frère ainé Brian). Il sera secouru par l’inspecteur de police Harry Morgan, après avoir baigné deux jours dans une mare de sang au fond d’un container maritime. Harry décidera de l’adopter, mais remarquera très vite qu’en grandissant Dexter développera des comportements anormaux et une fascination pour le sang.
De nombreuses études ont montré que le point commun que partagent tous les tueurs en série est le fait d’avoir connu une enfance difficile. Violence, négligence parentale, abus sexuels… Autant de traumatismes qui les ont empêchés de développer une image sécuritaire de l’affectif. Il est important de noter que tous les enfants victimes d’abus ne sont pas devenus des criminels reproduisant ce qu’il ont subi sur d’autres individus par la suite. En leur apportant un soutien adapté, il est possible de les accompagner dans leur rétablissement et développement personnel. Hélas pour Dexter, son père adoptif, trop habitué à poursuivre des criminels violents, est persuadé que l’enfant deviendra un tueur et part demander conseil à la psychiatre Evelyn Vogel, spécialisée dans les individus psychopathes.
Elle décèle elle aussi des traits antisociaux en Dexter et conforte Harry Morgan dans son idée: l’enfant deviendra inévitablement un tueur. Afin de donner une chance à l’enfant qui finira inexorablement par être jugé et condamné un jour ou l’autre à la peine capitale, ils décident alors de canaliser les pulsions meurtrières (qu’il appellera lui-même son “Passager Noir”) du jeune garçon en mettant au point un code de conduite pour justifier ses comportements violents: Ne jamais se faire prendre en ne tuant que ceux qui le méritent et épargnant autant que possible les innocents.
Cependant, le personnage de Dexter semble présenter deux facettes: un tueur psychopathe donc, guidé par son Passager Noir, mais qui “vit” à l’intérieur d’un individu éprouvant toutes les difficultés que pourrait rencontrer une personne présentant un trouble du spectre autistique.
UN PSYCHOPATHE UN PEU TROP SUJET A L’INTROSPECTION

Même s’il est employé couramment, le terme Psychopathe (et sa variante Sociopathe) a été retiré des manuels de santé actuels: on lui préfère officiellement le terme ” Trouble de la Personnalité Antisociale”. Les personnes atteintes de ce trouble présentent plusieurs traits typiques que devrait naturellement partager notre antihéros:
1 — Incapacité à se conformer aux règles.
Les vrais psychopathes ne respectent rien, ni leurs promesses, ni les lois, ni aucune règle. Même si Dexter enfreint souvent la loi[1], il ne le fait la plupart du temps que pour exercer son “métier” de justicier. Il évite au maximum de se faire remarquer pour ne pas être découvert. Et bien sûr, il y a le code d’Harry. Toute la vie de Dexter est dictée par le code. Un vrai psychopathe aurait été réticent dès le départ ou aurait feint de l’adopter pour, une fois sans surveillance, agir à sa guise.
2- Impulsivité.
Les personnes antisociales ont du mal à contrôler leurs émotions et agissent de façon impulsive. Il leur est également très difficile de planifier à l’avance les choses. Beaucoup souffrent des dépendances à l’alcool ou aux drogues, et mènent une vie sexuelle dissolue. La composante sexuelle est d’ailleurs un moteur central du passage à l’acte chez beaucoup de tueurs en série. Ils sont sadiques et éprouvent un besoin de domination qui doit être assouvi par un acte à la hauteur de leur fantasme. Ils utilisent donc rarement des armes à feu, leur préférant des armes ou méthodes impliquant un contact rapproché comme les armes blanches ou encore la strangulation.[2]
Dexter au contraire n’est que très rarement impulsif: il prépare avec soin chaque détail avant de passer à l’acte. Bien sûr, le respect du code le pousse à être minutieux et organisé, mais il pousse cela à l’extrême: toute sa vie est sous contrôle constant. Il feindra une dépendance à l’héroïne pour couvrir ses trop fréquentes sorties nocturnes mais ne sera finalement coupable que de la consommation de quelques bières quand il dînera avec sa soeur Debra. Il nous dit aussi qu’il n’a aucun intérêt pour le sexe, même si cela évoluera avec le temps.
3- Irritabilité et agressivité.
Pour un psychopathe impulsif, Dexter ne semble pas montrer de signes d’agressivité envers autrui si cette personne n’est pas sur sa liste des personnes à éliminer. Il lui arrive parfois de réagir à une émotion forte et d’être violent pour se protéger (lui, son secret ou un proche), ou simplement parce qu’il pense que c’est la réaction normale que les gens attendent de lui sur le moment. Quand sa femme Rita lui avoue avoir embrassé leur voisin, il ira le frapper parce qu’il estime que c’est de cette façon qu’agirait un mari jaloux.
4- Mensonge pathologique.
Les personnes antisociales sont des menteurs invétérés, ils sont calculateurs, manipulateurs et n’hésitent pas à faire culpabiliser leur famille pour obtenir ce qu’ils désirent. Dexter ment à tout le monde mais dans le but de se couvrir ou de détourner l’attention des autres de sa future victime . Il ne fait pas cela par plaisir ou par profit. Il lui arrive bien entendu de mentir et manipuler les criminels, mais il ne fait que retourner leur propre arme contre eux. Il passe en vérité toute la série à masquer qui il est, un trait que nous retrouvons dans les troubles du spectre autistique.
5- Froideur émotionnelle.
On dit souvent que les psychopathes n’ont pas d’empathie et ne ressentent rien. Même si certains individus en manquent en effet, la plupart n’en manquent pas et n’ont aucun mal à s’en servir pour manipuler les autres car ils savent très bien quelle émotion simuler pour provoquer une réaction chez eux.[3] On retrouve par contre une tolérance au stress souvent très élevée qui leur permet de garder leur sang froid dans des situations extrêmes. Ils semblent également dotés d’un charme superficiel qui leur permet de passer pour le voisin modèle ou l’employé du mois afin de ne pas montrer leur vraie nature et gravir plus facilement les échelons de la société. Mais à l’abri des regards, ils font souvent vivre un enfer à leur famille et à leurs proches(les pervers narcissiques sont bien des psychopathes), qu’ils ont tendance à voir de façon aussi négative que le reste de l’humanité qu’ils méprisent. Dexter au contraire éprouve beaucoup de difficulté à se comporter normalement en société. Il ne feint pas des émotions, il feint toute sa vie sans vraiment savoir comment il doit agir selon les codes de la société. Il ira même jusqu’à prendre exemple sur d’autres tueurs, très charismatiques et admirés de tous, pour essayer d’apprendre à être plus naturel. Et s’il répète souvent qu’il ne ressent aucune émotion, il passe en fait son temps à agir en réponse à ses émotions. Il refuse de tuer des innocents et plus particulièrement des enfants, et se mettra souvent en danger pour les sauver.
6- Absence de remords.
Ce que l’on prend souvent pour un manque d’empathie chez les psychopathes est en fait un manque cruel de remords: il savent très bien ce que ressentent les autres mais ils s’en fichent. Il ont tendance à justifier leurs actes pour mieux vivre avec: leur victime mérite son sort, elle leur est inférieure et cela ne les dérange pas de s’en prendre à un innocent; ils lui trouveront une culpabilité plus tard. Dexter au contraire est extrêmement attaché à la justice et évite au maximum de s’en prendre à des innocents sauf cas de force majeure où il serait acculé et devrait éliminer un témoin de ses propres meurtres. Même lorsqu’il est démasqué par le sergent James Doakes qu’il retient prisonnier dans une cellule, Dexter passe plusieurs épisodes à chercher la meilleur solution à adopter et continue de lui fournir le minimum de nourriture et d’hygiène nécessaires à sa survie.
Il ressent également de la honte quand il déçoit sa femme Rita ou sa soeur Debra. Il veut aussi être un bon père pour ne pas donner de mauvais exemple à ses enfants qui pourraient eux aussi développer un “Passager Noir”.
7- Irresponsabilité chronique.
On retrouve très souvent une incapacité à conserver un emploi stable, entretenir des relations durables et à honorer ses engagements parmi les psychopathes. Il accumulent les dettes et peuvent faire perdre de grosses sommes d’argent aux entreprises qui les emploient. Beaucoup se tournent vers des activités criminelles et finissent en prison. Dexter est expert médico-légal pour la Police de Miami, il est tenu d’être compétent s’il veut conserver un poste clé qui lui permet de mener à bien ses propres investigations de son côté. Il a également besoin de maintenir sa vie familiale pour se créer la couverture d’un bon père de famille au-dessus de tout soupçon. Sans compter que Dexter a besoin de sommes d’argent colossales pour payer ses dettes, son bateau, le matériel qu’il doit racheter après chaque crime commis, tous ses véhicules accidentés.… Mais il est bien connu que dans les séries les experts scientifiques sont payés chaque mois à hauteur de leurs revenus annuels évidemment. 😀
8- Manque flagrant de considération pour sa sécurité et celle des autres.
Les personnes atteintes de trouble antisocial sont très impulsives et agissent sans anticiper les risques que leurs actions pourraient engendrer. Dexter se met en danger quand il se bat contre des tueurs, mais passe la plus grande partie de la série à défendre des innocents, ne laisser aucune trace qui permettrait à un individu dangereux de remonter jusqu’à sa famille.
9- Mépris persistant pour les droits d’autrui.
Les psychopathes ne pensent qu’à eux. S’il vous rendent service, c’est pour obtenir quelque chose. Ils ne sont là que pour écraser les autres et nous l’avons déjà vu, assouvir leurs fantasmes de grandeur. Et ils ne portent pas leurs amis et leurs proches en plus haute estime. Pour Dexter, les criminels ont un droit: mourir, si possible de sa main. En revanche, il fait passer les besoins de ses proches avant les siens et donc, avant ses propres besoins de tueur.[4]
Il est important de noter que son absence d’intérêt pour la sexualité détonne beaucoup des motivations typiques des tueurs en série de sexe masculin. En fait, il ne connaît pas cela et ne ressent pas de besoin, mais il découvrira la chose par la suite et développera une vie sexuelle classique, bien qu’au départ, il souffre encore de lacunes en matière de fidélité. ^^ Nous remarquons ici que Dexter Morgan ne rentre pas vraiment dans les critères. La série insiste surtout sur le fait qu’il ne ressent rien, n’a pas d’empathie et le fait qu’il tue des gens, bien évidemment. Mais le passage à l’acte n’est pas un trait commun à tous les psychopathes. En effet, si tous les serial killers sont des tueurs, tous les tueurs ne sont pas des psychopathes, et tous les psychopathes ne sont pas des tueurs.[5] Même si un grand nombre d’entre eux finissent toxicomanes ou incarcérés pour des actes violents, la plupart arrivent à mener une existence tout à fait normale. Leur faible réaction au stress et leur esprit compétitif poussé leur permet d’occuper des positions parfois élevées dans les forces de police, la finance, le management ou la politique. [6]Et puisqu’ils trouvent toujours une justification à leurs actes répréhensibles, ils sont très sûrs d’eux et peu enclins à douter d’eux-mêmes.
DES TRAITS SPECIFIQUES DE L’AUTISME CHEZ DEXTER

La vraie force de la série Dexter est le fait de nous présenter un tueur sympathique, au point qu’on arriverait presque à l’excuser d’être un monstre. Parce qu’au lieu d’un personnage parfaitement représentatif du psychopathe véritable, comme l’est par exemple Arthur “Trinité” Mitchell (le principal antagoniste de la saison 4), nous suivons en dehors des scènes de meurtre l’évolution d’une personne seule et en décalage avec le monde qui l’entoure. Les très nombreuses scènes d’introspection nous révèlent un Dexter qui se remet en question sans arrêt, qui doute de ce qu’il est vraiment et de ce qu’il doit faire. Ces monologues internes ne sont pas un trait courant chez les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité antisociale. On pourrait penser par moments que Dexter est psychotique: il voit ou parle à Harry (qui est décédé depuis de nombreuses années) dès qu’un doute trop profond l’assaille. Il faut plutôt voir ces passages comme une projection de ses pensées puisque notre antihéros ne semble jamais perdre contact avec la réalité ou agir de façon incohérente. En revanche, son comportement pourrait expliquer un trouble présent depuis son plus jeune âge: l’autisme.
Les personnes présentant des traits autistiques ont des difficultés avec les interactions sociales, des comportement répétitifs, des intérêts restreints et une forte résistance au changement. Il faut rappeler que les séries des années 2000 avaient tendance à représenter des personnes autistes stéréotypées: surdouées, dotées d’une mémoire eidétique (photographique) et autres clichés du même genre, bien présents dans la réalité mais non systématiques.
Dexter Morgan est extrêmement maladroit en société. Il ne comprend pas les codes sociaux et ne sait pas comment se faire de véritables amis. Tous les matins, il offre des donuts à ses collègues car il pense que c’est une façon d’être amical. Sa capacité à d’identifier les émotions des autres et à en comprendre la cause n’est pas un de ses points forts. Il pense aussi qu’il ne ressent rien et décrit un sentiment de vide intérieur. Cette condition appelée “alexithymie” pourrait être expliqué par un trouble de la personnalité borderline, comorbidité fréquente du trouble de la personnalité antisociale. Mais Dexter ne présentant pas les symptômes typiques que sont la peur de l’abandon, l’impulsivité et l’instabilité émotionnelle caractéristiques de cet état limite, il faut en rejeter l’éventualité. En revanche, de nombreuses études ont montré que l’alexithymie pourrait être présente dans près de la moitié des cas d’autisme. Il est bien sûr évident qu’elle peut arriver à la suite d’un traumatisme, mais nous en reparlerons plus tard. Comme son père adoptif l’a considéré comme un monstre insensible dès qu’il a manifesté des comportements anormaux, personne n’a cherché à lui apprendre à identifier ses émotions. Pourtant, Dexter ressent des choses: honte, colère, tristesse, remords, impatience, ennui, stress et, même si c’est plus rare, la peur (surtout pour ses proches en danger). Il ne parvient simplement pas à les comprendre et les exprimer.
Mais les personnes autistes savent observer et reconnaître les petits détails et les schémas qui se répètent. Ils arrivent alors très bien à imiter les autres et se créent un “masque de normalité” pour avoir l’air moins bizarres aux yeux des autres. Cependant, Dexter ne prend pas toujours exemple sur les bonnes personnes et tente de copier le comportement social de criminels mieux intégrés mais sans y parvenir et continuera à faire des gaffes régulièrement . Notre antihéros masque donc en permanence, non pas ses activités meurtrières secrètes, mais avant tout le fait qu’il ne comprend rien aux interactions sociales, qu’il appréhende à chaque fois que l’une d’elles se présente. Quant aux situations de flirt avec sa collègue Maria Laguerta ou d’autres personnes, n’en parlons pas ^^ L’implicite et le second degré ne sont en effet pas très bien compris par les individus neuroatypiques qui essaient de les décrypter par analyse logique. Les exemples ne manquent pas dans la série sur ce point. Les personnes autistes sont généralement hypersensibles et possèdent un sens aigu de la justice. Si Dexter a du mal à comprendre les émotions, il a en revanche énormément d’empathie pour les autres et cherche par tous les moments (qu’il peut comprendre) à assurer leur bien-être et à les sortir des situations dangereuses. [7] Il se montre particulièrement protecteur envers les enfants et sans pitié envers ceux qui leur veulent/font du mal. Au début de la série, sa vision de ce qui est juste sera dictée par le code d’Harry, mais il développera sa propre vision au fil des saisons.
Le second groupe de traits caractéristiques des troubles du spectre autistique sont les comportement répétitifs et intérêts restreints. Il est juste de penser que Dexter se comporte de manière stéréotypée de part la discipline et le contrôle constant qu’exige le code d’Harry, mais ce code a été créé dans le but de contrôler ses pulsions meurtrières. Hors Dexter contrôle absolument chaque aspect de sa vie, même quand personne ne pourrait en être témoin. Il est maniaque, s’habille de la même façon tous les jours et semble se contenter d’une alimentation assez peu variée: oeufs, bacon, pancakes et jus d’orange pour le petit déjeuner, sandwich cubain au porc épicé et banane pour le déjeuner et, pour le dîner, du steak. Beaucoup de steaks. Sa femme Rita lui fera la remarque qu’il ne pense qu’à ça d’ailleurs (au point de vouloir en prévoir pour leur repas de noces!). Elle lui reprochera aussi ses goûts musicaux qui se limitent aux fanfares militaires qu’elle ne peut plus supporter à la longue ^^ Dexter planifie absolument tout dans sa vie personnelle comme criminelle. Il a besoin de gérer les imprévus autant que possible et n’aime pas le changement. Il suit toujours le même rituel pour traquer sa proie, la tuer, se débarrasser des preuves: chaque salle d’exécution est préparée de la même façon, il dispose ses instruments toujours à la même place, tient beaucoup à afficher les photos des victimes de sa proie pour qu’elle regarde sa propre culpabilité en face. Pour les âmes sensibles, nous passerons les détails les plus violents, mais eux aussi sont répétés inlassablement à quelques nuances près, si c’est plus raccord avec le cas dirons-nous.^^ Dexter n’aime donc pas le changement et ne modifiera ses habitudes que lorsqu’il est à deux doigts d’être identifié ou qu’une urgence nécessite une réaction spontanée. Après s’être marié avec Rita et qu’ils aient emménagé dans leur maison, il ne pourra se résoudre à se séparer de son appartement. Contrairement aux psychopathes qui détestent suivre des règles et des routines, nous ne pouvons donc que confirmer que Dexter y est lui très attaché. Et si les psychopathes ont du mal à changer leur comportement, les personnes autistes elles le peuvent et cherchent à s’améliorer tout au long de leur vie.
Dexter a une passion obsessionnelle depuis tout petit: le sang et les scènes de crime. Il n’est pas rare de rencontrer des centres d’intérêts obsessionnels insolites chez les personnes autistes. Très intelligent, il a d’abord suivi des études de médecine avant de finalement opter pour une formation moins glorieuse d’expert scientifique… en analyse de tâches de sang. Ce métier lui permet, en dehors de ses activités nocturnes, de rester au plus près de son sujet de prédilection et lui donne accès à différents outils pour mener à bien ses recherches sur les criminels qui sévissent dans le secteur. Son obsession le pousse aussi à prélever une goutte de sang, toujours de la même manière, sur chacune de ses victimes. Il les conservera entre deux lames couvre-objet, toutes bien rangées dans une boîte dissimulée dans le système de climatisation de son appartement. Et doté d’une excellente mémoire, il sera même capable de se rappeler de chaque cas en détails en parcourant sa collection du bout des doigts.[8] Dans un épisode, il devra intervenir en tant qu’expert lors d’un procès. On lui demande depuis combien de temps il est en activité et de combien de cas il s’est occupé. Il répondra: “12 ans et 2103 cas exactement”. 🙂 On le verra également s’effondrer complètement(shutdown) quand il se trompera sur un coupable, laissera tomber sa boite de trophées dont il sera incapable de reclasser les lamelles dans l’ordre ou quand il sera submergé par ses émotions.
Si on aurait pu au départ imaginer un Dexter souffrant de trouble obsessionnel-compulsif, l’ensemble de ces comportements nous montre que cela va plus loin encore. Les personnes souffrant de TOCS sont des personnes anxieuses qui mettent en place des rituels pour calmer une angoisse obsédante. Par exemple: elles se laveront les mains 50 fois par jour par peur des microbes, vérifieront plusieurs fois si elles ont bien fermé leur porte d’entrée ou que leur four est bien éteint… Les idées angoissantes reviendront régulièrement et elles devront alors recommencer leurs actions pour se calmer. Dexter n’est pas de nature anxieuse et ne semble pas souffrir de phobies ou d’idées obsessionnelles… Sauf, bien évidemment, quand il sait que la découverte d’une nouvelle preuve pourrait le compromettre, mais son premier réflexe sera de détourner l’enquête, pas d’aller laver son appartement du sol au plafond avec des litres de désinfectant. ^^ Et on peut tout à fait retrouver ce trouble comme comorbidité sur un bilan diagnostic de trouble autistique.
Il existe un autre trouble de la personnalité qui pourrait expliquer certains comportements de Dexter Morgan, à savoir le trouble schizoïde. Les individus schizoïdes ne recherchent pas le contact social, ont des centres d’intérêts restreints, une difficulté à exprimer leurs émotions et peu d’intérêt pour le sexe. Certains de ces symptômes peuvent mener à un mauvais diagnostic de personnes présentant en réalité un trouble autistique, surtout si ces dernières ont appris à bien porter leur “masque” en société. Si Dexter est encore une fois à l’écart du monde et n’exprime que peu ses émotions, il ne se met pas en retrait volontairement par goût pour la solitude. Il désire clairement créer des liens mais son secret inavouable l’en empêche. Par la suite, il sera très heureux de se rapprocher d’autres tueurs en série car il se sentira compris. Mais les notions de confiance et d’amitié n’étant que des moyens de manipulation parmi tant d’autres, il comprendra vite que rien n’était sincère et que ces personnes ne méritent finalement que le sort qu’il leur réserve…
ET SON STRESS POST-TRAUMATIQUE DANS TOUT CA?

Enfant, Dexter a vécu un évènement particulièrement violent qui l’a marqué à vie. Les symptômes d’un stress post-traumatique pourraient expliquer certains de ses comportements, mais pas tous. On sait que les personnes ayant subi un grave traumatisme souffrent de symptômes d’intrusion: remémoration des faits de manière involontaire (parfois sous forme de cauchemars, flashbacks ou souvenirs envahissants), tentatives d’éviter tout lieu, personne ou stimulus (son, image ou odeur) qui pourrait lui rappeler l’évènement et dans certains cas, aller jusqu’à oublier totalement ce qui a pu arriver. Dans le cas de Dexter, il n’a aucun souvenir de la mort de sa mère, mais retrouvera la mémoire au cours de recherches sur son passé et revivra des moments du drame par la suite. Il est fréquent de retrouver un émoussement des émotions chez les personnes traumatisées (l’alexithymie dont nous avons déjà parlé) et un désintérêt pour les activités habituelles ainsi que des troubles de l’humeur comme la dépression ou les troubles du sommeil. Elles sont aussi facilement irritables, hypervigilantes et souffrent de stress constant. Dexter a en effet du mal à comprendre et ressentir les émotions, mais ne semble ni stressé, ni dépressif et ce depuis tout jeune (il ne semble pas affecté lors des épisodes de flashbacks sur son passé). Ses troubles du sommeil sont plus les conséquences de sa double vie que de son traumatisme d’enfance. Le véritable problème est vraisemblablement le soutien qu’il a pu avoir pour se remettre de cette épreuve à l’époque.
Comme nous l’avons déjà dit, tous les serial killers ont en commun le fait d’avoir connu une enfance traumatisante. Quand Harry Morgan commence à remarquer que le comportement du jeune Dexter est anormal, il se convainc très vite que le garçon va devenir un tueur. Ne se sentant pas de taille à gérer la situation seul, il demande conseil à la neuropsychiatre Evelyn Vogel. Cette dernière se révèle être une personne finalement tout aussi peu recommandable que les personnes qu’elle traite. Elle a une fascination pour les psychopathes qu’elle voit comme “Le plus grand cadeau fait à l’humanité pour assurer son évolution”. Elle remarquera des traits caractéristiques du trouble chez le jeune Dexter et arrivera un peu trop rapidement à la même conclusion que son père adoptif. Il a pourtant été démontré qu’il faut se montrer prudent lors de ces analyses car des comportements comme la délinquance ou la cruauté envers les animaux peuvent n’être que des phases et le comportement peut très bien s’améliorer à l’âge adulte. [9] Ne pouvant se résoudre à abandonner l’enfant qui finira par connaître un jour la peine capitale, elle propose une solution très peu orthodoxe à son père adoptif: ils mettront en place un code de survie pour l’aider à rester inaperçu tout en redirigeant ses pulsions meurtrières vers des individus criminels qui méritent de mourir. Un point intéressant du code est sa règle numéro un: Ne pas se faire prendre. Harry Morgan avait insister pour que la règle numéro un soit: “Ne pas s’en prendre à des personnes innocentes” mais le Dr Vogel le convaincra qu’il est plus important que Dexter survive, quitte à devoir éliminer des témoins innocents mais gênants si besoin… Harry Morgan se chargera ensuite de former Dexter à toutes les compétences nécessaires pour devenir un tueur efficace: réunir les preuves, filer les suspects, effacer toute trace de ses activités… Il lui apprendra aussi à cacher ce qu’il est pour ne pas éveiller les soupçons et à mentir lors d’un bilan psychologique quand l’école commencera à avoir des doutes sur lui. Il confortera le jeune garçon dans l’idée qu’il est un monstre pendant des années, alors qu’il n’est encore jamais passé à l’acte. Quand il le surprendra plus tard sur la scène d’un de ses crimes, l’enregistrement vidéo d’un entretien chez le Dr Vogel nous le montrera incapable de supporter l’idée de continuer à vivre en se sachant le créateur d’une chose qui découpe les gens en morceaux. Vogel relativisera en lui répondant:” L’important, c’est qu’il l’ait fait en respectant les règles de notre code, ce qui est plutôt encourageant non?’… Harry Morgan finira par se suicider quelques jours plus tard.
LA CREATION DU PARFAIT PSYCHOPATHE

Quand Dexter rencontrera Evelyn Vogel lors de la saison 8, elle lui expliquera qu’elle l’a créé et qu’elle se considère comme sa mère spirituelle. Elle voulait créer le psychopathe parfait et le complimentera à plusieurs reprises pour ses performances. Il le prendra très mal, se considérant comme une expérience. Quand elle se sentira elle-même traquée par un autre tueur en série, elle lui avouera avoir utilisé des méthodes qu’on pourrait qualifier d’illégales sur d’autres enfants par le passé. Craignant pour sa vie, elle n’hésitera pas à manipuler Dexter pour qu’il se consacre entièrement à sa protection, tentant de l’éloigner de ses proches. Elle ira même jusqu’à lui demander d’épargner la vie d’un autre tueur, Zach Hamilton, en qui elle voit un grand potentiel, et à qui il pourrait tenter d’enseigner le code, car elle est très intéressée de voir si l’expérience fonctionnerait…
Au fil de leurs échanges, Evelyn Vogel sera étonnée que Dexter soit capable de ressentir des émotions et qu’il s’inquiète pour ses proches. Pour elle, un psychopathe en est incapable. Elle finira pas avouer qu’elle a peut-être posé un mauvais diagnostic. Mais Harry Morgan ayant toujours refusé qu’elle l’examine en personne pour ne pas lui donner l’impression qu’il soit malade [10], elle ne le rencontrera qu’à l’âge adulte. Dexter lui regrettera terriblement ce choix: il se sentait seul, incompris et aurait aimé pouvoir parler à quelqu’un qui aurait compris son mal être.
On comprend que Dexter aurait eu besoin qu’on l’aide et qu’il aurait certainement pu ne pas devenir ce qu’on a voulu qu’il devienne. La série ne nous montrerait donc plus seulement l’évolution d’un tueur en série, mais aussi l’histoire d’un enfant très certainement autiste ayant subi un traumatisme terrible durant son enfance et qui, quand il a commencé à agir de façon violente, aurait été non seulement mal diagnostiqué, mais également mal accompagné, et éduqué (pour ne pas dire dressé) pour devenir le tueur parfait. Et les vrais antagonistes dans la série ne seraient donc plus seulement les tueurs eux-mêmes, mais également les personnes qui les ont finalement fait devenir ce qu’ils sont.
NOTES ET REFERENCES
Cliquez à nouveau sur les chiffres pour reprendre la lecture où vous l’avez laissée.
[1] Nous pouvons certainement affirmer que tuer des personnes, aussi criminelles soient-elles, est un manque de respect flagrant des lois. ^^
[2] L’acte de poignarder quelqu’un pourrait conférer au couteau une représentation hautement phallique. Il est intéressant de noter que les femmes psychopathes développent beaucoup moins ce besoin sexuel et préfèrent généralement utiliser des moyens plus sécuritaires, le poison ayant une nette préférence, suivi par les armes à feu et l’étouffement. Leur motivation principale semble aussi être, la plupart du temps, l’argent ou leur ascension sociale . https://researchopenworld.com/staying-under-the-radar-poison-and-the-female-serial-killer/ https://medium.com/the-hairpin/that-girl-is-poison-a-brief-incomplete-history-of-female-poisoners-f6f9aa32507d
[3] On parle dans ce cas d’ ”Empathie Froide”, les blessures émotionnelles qu’il provoque chez les autres ne les affectant pas.
[4] Et toutes les personnes qui souhaitent la mort d’une autre après une engueulade ne sont pas nécessairement psychopathes.^^
[5] Et même si la grande majorités des tueurs en séries sont psychopathes, certains souffrent de comorbidités ou souffrent de troubles psychotiques. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4649950/
[6] On les appelle les “psychopathes performants” car ils ont réussi dans la vie au lieu de finir en prison comme beaucoup de leurs semblables.
[7] Même s’il est souvent responsable du fait qu’un tueur décide de s’en prendre à son entourage après avoir compris qu’il le traquait. (:
[8] Il n’est pas rare pour les tueurs en série de conserver un trophée, c’est à dire un bout du corps ou d’une possession de leur victime pour prolonger le souvenir du crime et des fantasmes qui lui sont associés.
[9] D’après les recherches du criminologue David P. Ferrington : Stability of psychopathy in a prospective longitudinal study: Results from the Cambridge Study in delinquent development. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/bsl.2543
[10] Voir un spécialiste pourrait affecter le jeune Dexter, mais pas le fait de lui répéter sans arrêt qu’il n’est pas humain?